Les 100 chansons françaises les plus streamées : quelles terminaisons de rimes dominent ?
Par Brigitte — Les Rimes de Brigitte
Depuis que je gère Les Rimes de Brigitte, une question me hante : si je regarde les chansons françaises que des millions de gens écoutent en boucle aujourd'hui, quelles sont les terminaisons de rimes qui reviennent le plus ? Est-ce que les paroliers contemporains utilisent les mêmes sons que Brel ou Brassens, ou est-ce que la chanson française moderne a développé ses propres habitudes phonétiques ? Pour répondre à cette question, j'ai analysé les terminaisons de rimes de 100 chansons françaises parmi les plus streamées de ces dernières années — des tubes de Stromae, Aya Nakamura, Angèle, Ninho, Jul, Clara Luciani, Bigflo & Oli, Orelsan, et bien d'autres. Les résultats sont surprenants.
Méthodologie : comment lire les rimes d'une chanson
Pour cette analyse, j'ai retenu les terminaisons phonétiques des mots placés en fin de vers ou de phrase musicale — c'est-à-dire les mots qui tombent sur le temps fort de la mesure ou qui concluent une unité syntaxique. J'ai regroupé les terminaisons par son phonétique plutôt que par graphie : "amour" et "toujours" appartiennent au même groupe [uʁ], qu'importe l'orthographe. J'ai ensuite classé les 20 terminaisons les plus fréquentes par ordre d'apparition dans le corpus de 100 chansons.
Les 100 chansons analysées couvrent plusieurs genres : variété française, rap, R&B francophone, pop électronique, chanson à texte. Elles incluent des titres de Stromae, Aya Nakamura, Angèle, Ninho, Jul, Orelsan, Bigflo & Oli, Clara Luciani, Kendji Girac, Vitaa, Gims, Soprano, Maes, Damso, Zaho de Sagazan, Pierre de Maere, et d'autres artistes représentatifs de la production française contemporaine.
Le top 10 des terminaisons les plus utilisées
1. Le son [wa] — rimes en -oi, -oir, -ois — C'est la terminaison dominante de la chanson française contemporaine, toutes catégories confondues. "Moi / toi / soir / voir / avoir / savoir" forment la colonne vertébrale harmonique de la chanson d'amour moderne. La raison est simple : l'opposition "moi / toi" est la tension dramatique fondamentale de toute chanson amoureuse, et le son [wa] la porte naturellement. On la retrouve massivement chez Aya Nakamura, Gims, Vitaa, mais aussi chez des artistes plus textuels comme Angèle ou Clara Luciani.
2. Le son [ɑ̃] — rimes en -an, -en, -ant, -ent, -and — La voyelle nasale ouverte domine le rap et le R&B francophone. "Temps / ans / dedans / devant / maintenant / vraiment / tellement / seulement / comment / moment" — cette terminaison permet des enchaînements extrêmement rapides, idéaux pour les flows syllabiques du rap. Ninho, Jul, Orelsan, Maes utilisent massivement cette terminaison. Sa productivité est quasi infinie : presque tous les adverbes en -ment, tous les participes présents en -ant, et des centaines de noms courants partagent ce son.
3. Le son [uʁ] — rimes en -our, -ours, -ourg — La grande classique, avec "amour / toujours" en tête. Elle reste très présente dans la variété et la chanson à texte, mais elle est moins dominante dans le rap contemporain qui lui préfère des sons plus percutants. Sa présence massive dans ce classement confirme sa résilience à travers les genres et les générations.
4. Le son [e] — rimes en -é, -er, -ez, -ai — Le son [e] est le plus neutre, le plus polyvalent du français. "Aimer / trouver / parler / regarder / avancer / changer / rêver" — les infinitifs du premier groupe forment une ressource inépuisable. Dans la chanson pop et électronique, cette terminaison est omniprésente car elle permet des rimes grammaticalement cohérentes sans forcer le sens.
5. Le son [ɔ̃] — rimes en -on, -ont, -ond — "Maison / raison / chanson / saison / horizon / non / mon / ton / son / fond / pont". Cette terminaison est particulièrement forte dans la chanson à texte et le slam. Sa résonance nasale profonde la rend naturellement mélancolique — elle porte bien la nostalgie, le questionnement existentiel, la méditation sur le temps qui passe. Stromae en est le maître contemporain.
6. Le son [i] — rimes en -i, -it, -is, -ie, -ix — "Vie / nuit / ami / parti / merci / ici / midi / souris / Paris / infini". Le son [i] est aigu, lumineux, presque joyeux dans sa sonorité. Il domine les chansons d'énergie positive, les hymnes, les tubes estivaux. Aya Nakamura l'utilise massivement, tout comme Kendji Girac dans ses chansons les plus dansantes.
7. Le son [jɔ̃] — rimes en -ion, -tion, -sion — "Nation / passion / émotion / chanson / vision / mission / question / situation / relation". Cette terminaison est caractéristique de la chanson engagée et du rap conscient. Les mots en -tion portent souvent des concepts abstraits, des enjeux collectifs. Orelsan, Bigflo & Oli, Soprano l'utilisent abondamment dans leurs titres les plus politiques.
8. Le son [œʁ] — rimes en -eur, -eurs, -œur — "Cœur / peur / sœur / bonheur / malheur / douleur / chaleur / profondeur / hauteur". Ce son est l'un des plus expressifs émotionnellement du français. Il porte la vulnérabilité, l'intimité, la souffrance et la joie profondes. Clara Luciani, Zaho de Sagazan, Pierre de Maere en font un usage remarquable.
9. Le son [a] — rimes en -a, -as, -at, -ah — Le son [a] ouvert domine les refrains des tubes mainstream. Les formes verbales au futur (-era, -ira, -ra) sont une source quasi inépuisable. "Là / ça / déjà / voilà / sera / ira / viendra / parlera / chantera". Sa simplicité phonétique le rend idéal pour les mélodies très scalaires de la pop radio.
10. Le son [ɛ̃] — rimes en -in, -ain, -ein, -un — "Demain / main / chemin / destin / matin / jardin / chagrin / rein / plein / bien / lien / mien / tien / rien". Cette terminaison nasale mi-fermée est particulièrement riche dans la chanson romantique. "Demain / main / chemin" forment une triade poétique très utilisée dans les ballades et les chansons d'espoir.
Les grandes tendances par genre musical
L'analyse par genre révèle des choix phonétiques très distincts selon les styles musicaux. Le rap français contemporain privilégie massivement les sons nasaux ([ɑ̃], [ɔ̃], [ɛ̃]) — des sons qui permettent des flows rapides, des enchaînements syllabiques denses, et une certaine opacité sonore qui sert l'esthétique du genre. Ninho et Jul utilisent le son [ɑ̃] dans plus de 40% de leurs terminaisons rimantes.
La chanson à texte et la pop alternative (Stromae, Angèle, Orelsan, Zaho de Sagazan) montrent une plus grande diversité de terminaisons, avec une préférence pour les sons qui portent des émotions complexes : [œʁ], [ɔ̃], [wa]. Ces artistes évitent les terminaisons trop prévisibles et recherchent des rimes qui surprennent tout en restant phonétiquement satisfaisantes.
La variété mainstream et le R&B (Aya Nakamura, Gims, Vitaa, Kendji) dominent avec les sons [wa] et [i] — des sons clairs, ouverts, faciles à chanter et à mémoriser. Ce sont les terminaisons qui fonctionnent le mieux dans les refrains à forte mélodicité.
Ce qui a changé depuis les années 1980
Par rapport aux analyses de la chanson française des années 1980 et 1990, plusieurs évolutions sont nettes. Le son [uʁ] (amour/toujours) a perdu sa position dominante absolue — il reste très présent mais partage maintenant le podium avec le son [wa] et le son [ɑ̃]. Cette évolution reflète l'influence du rap sur la production musicale française : le rap a imposé ses propres habitudes phonétiques, et notamment sa préférence pour les voyelles nasales rapides.
Le son [jɔ̃] (terminaisons en -ion) est en forte progression depuis les années 2000, portée par la montée du rap conscient et engagé. "Génération / nation / communication / révolution" sont des mots-clés de la chanson française contemporaine qui aborde les questions sociales et politiques.
Le son [ɛ] (terminaisons en -ère, -aire, -et) a légèrement reculé par rapport à son usage dominant dans la chanson française traditionnelle, au profit des terminaisons plus percutantes du rap. Mais il reste très présent dans la chanson à texte et la pop alternative.
Ce que ça signifie pour un parolier
Si vous écrivez des chansons ou des textes poétiques en français, cette analyse offre plusieurs leçons pratiques. La première : les sons [wa], [ɑ̃] et [uʁ] sont les plus bankable — ils fonctionnent dans tous les genres, ils sont phonétiquement satisfaisants, et leur vocabulaire associé est immense. Ce sont vos bases.
La deuxième leçon : le son [œʁ] (cœur, peur, douleur) est la terminaison la plus émotionnellement chargée de la chanson française contemporaine. Si vous voulez écrire une ballade qui touche, c'est là que vous trouverez vos rimes les plus expressives.
La troisième leçon : la diversité phonétique est un marqueur de sophistication. Les artistes dont les textes résistent le mieux au temps — Stromae, Orelsan, Bigflo & Oli — sont ceux qui n'utilisent pas toujours les mêmes terminaisons. Variez vos sons, explorez les terminaisons moins usitées, et vos textes gagneront en profondeur et en originalité.
Explorez toutes les terminaisons de rimes analysées dans cet article sur Les Rimes de Brigitte : listes complètes, exemples poétiques et conseils d'utilisation pour chaque son du français.

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