La terminaison en -ab [ab] est l'une des plus rares et des plus cosmopolites du français contemporain. En une poignée de mots seulement — kebab, nabab, cab, baobab — elle convoque l'arabe, le turc, l'hindi, l'anglais et les langues africaines. Quasiment aucun mot en -ab n'est d'origine française native : chacun porte en lui la trace d'un contact culturel historique entre la France et le monde. Une terminaison qui sonne le voyage avant même d'ouvrir le dictionnaire.
Sur le plan phonétique, la séquence [ab] combine la voyelle ouverte antérieure [a] — le timbre le plus résonnant et le plus ouvert du système vocalique français — avec la consonne occlusive bilabiale sonore [b]. Cette combinaison produit une ouverture maximale suivie d'une fermeture avec vibration des cordes vocales. Un son qui s'ouvre et se referme en vibrant — comme un choc culturel.
La terminaison -ab s'organise autour de quatre axes thématiques principaux. Le premier concerne la gastronomie orientale : kebab (la viande grillée en broche, le fast-food oriental devenu emblème de la France urbaine et métissée). Le deuxième désigne les richesses et opulences : nabab (le prince indien richissime, puis par extension toute personne extrêmement fortunée). Le troisième concerne les transports urbains : cab (le taxi, anglicisme d'usage courant). Le quatrième enfin porte la nature africaine : baobab (l'arbre majestueux de la savane africaine, symbole de longévité et de sagesse).
Ce qui unit ces quatre univers disparates, c'est précisément leur origine étrangère — tous viennent d'ailleurs, tous sont des emprunts conservés tels quels dans la langue française. La terminaison -ab est un marqueur permanent d'altérité linguistique et culturelle.
Kebab vient du turc kebap, lui-même emprunté à l'arabe kabāb (viande rôtie, grillée). L'emprunt au français date du XXe siècle, avec l'immigration maghrébine et turque. Nabab descend du hindi/ourdou nawwāb (gouverneur d'une province de l'Inde moghole), lui-même emprunté à l'arabe nuwwāb (pluriel de nā'ib : député, vice-roi). Le mot est entré en français au XVIIIe siècle via le commerce colonial. Cab vient de l'anglais cab, lui-même abréviation du français cabriolet (voiture légère découverte) — un mot français parti en Angleterre et revenu sous forme abrégée. Baobab vient probablement de l'arabe bu hibab (fruit aux nombreuses graines) via les langues d'Afrique subsaharienne.
La productivité moderne est nulle : -ab est complètement fossilisé sur ses emprunts historiques, sans aucun néologisme français natif. Cette fossilisation fait de chaque mot en -ab un élément précieux, porteur d'une histoire de contact entre la France et le monde.
De l'arabe kabāb (viande rôtie) via le turc kebap. Le mot désigne originellement la viande grillée en broche des cuisines orientales. En France, il est devenu synonyme du döner kebab — la viande tournante servie dans un pain pita, emblème de la street food issue de l'immigration maghrébine et turque. Culturellement, le kebab est devenu un marqueur de la France urbaine et populaire, sujet de débats gastronomiques et politiques.
Du hindi nawwāb, de l'arabe nuwwāb (vice-rois, gouverneurs). Les nababs étaient les gouverneurs des provinces de l'Empire moghol en Inde. Au XVIIIe siècle, le terme désignait les Européens enrichis par le commerce colonial qui revenaient en Angleterre et en France avec des fortunes colossales. Par extension, le nabab désigne aujourd'hui toute personne d'une richesse extravagante. Littérairement, il évoque l'opulence exotique et un peu désuète.
Probablement de l'arabe bu hibab (fruit aux nombreuses graines), transmis via les langues d'Afrique de l'Ouest. L'Adansonia digitata est l'un des arbres les plus remarquables du monde : il peut vivre plusieurs millénaires, stocker des milliers de litres d'eau dans son tronc éponge et nourrir toute une communauté. Il est entré dans la culture française notamment par Le Petit Prince de Saint-Exupéry, où les baobabs représentent les mauvaises pensées qu'il faut extirper avant qu'elles prennent racine. Symbole de sagesse africaine, de longévité et d'enracinement.
Kebab : viande grillée en broche d'origine orientale ; par extension, le sandwich döner dans un pain pita.
Nabab : gouverneur de province indienne sous l'Empire moghol ; par extension, personne d'une richesse extravagante.
Cab : taxi (anglicisme) ; abréviation du français cabriolet revenu sous forme raccourcie via l'anglais.
Baobab : arbre majestueux d'Afrique (Adansonia digitata), pouvant vivre plusieurs millénaires et stocker des milliers de litres d'eau ; symbole de longévité, de sagesse et d'enracinement.
Rab (familier) : reste, supplément (avoir du rab = avoir de trop). Lab (anglicisme familier) : laboratoire (abréviation).
B : baobab — C : cab — K : kebab — L : lab (anglicisme) — N : nabab — R : rab (familier)
Kebab est le mot le plus ancré dans la France contemporaine et populaire — il évoque les nuits de fête, les quartiers métissés, la street food. « Le kebab / Du nabab / Servi en cab / Vers le baobab. » La nourriture populaire (kebab) portée par le riche (nabab) dans un taxi (cab) vers l'arbre africain (baobab) — un mélange de registres et de cultures qui dit quelque chose sur le cosmopolitisme.
La dimension sociale et politique du kebab est tout aussi productive : « Kebab / Remplacé / Par nabab / Restaurant. » La gentrification en quatre mots — la nourriture populaire chassée par la richesse.
Nabab permet d'explorer les opulences, leurs excès et leurs paradoxes. « Le nabab / Mange kebab / En cab / Doré. » Le contraste entre la nourriture modeste (kebab) et la richesse extravagante (nabab, cab doré) dit quelque chose sur la façon dont les très riches consomment le populaire. La satire de la richesse est un terrain classique.
Le nabab déchu est tout aussi expressif : « Nabab / Sans cab / Mangeant kebab / Près baobab / Déchu. » La fortune renversée — le riche sans moyen de transport, réduit à la nourriture populaire sous un arbre africain. Le retournement de fortune comme matière poétique.
Cab est le mot le plus quotidien et le plus urbain du corpus. Il dit la mobilité citadine, l'accessibilité ou le manque d'accessibilité. « Prendre le cab / Du nabab / Vers le kebab / Sous le baobab. » Un trajet urbain qui traverse quatre mondes en une rime. L'inaccessibilité : « Pas de cab / Pour manger kebab. » La mobilité comme privilège — ceux qui ne peuvent pas se payer de taxi mangent debout.
Baobab est le mot le plus symboliquement dense du corpus — il porte la sagesse africaine, la longévité et l'enracinement. « Mon baobab / Intérieur / Ni nabab / Ni kebab / Ni cab / Juste racines. » Le baobab comme métaphore de l'identité profonde — ni richesse (nabab), ni consumérisme (kebab), ni mobilité (cab), juste les racines. Une philosophie de l'enracinement contre l'agitation du monde.
Dans la tradition du Petit Prince, le baobab dit aussi le danger de ce qu'on laisse pousser en soi sans s'en occuper.
La rareté extrême de -ab (cinq à dix mots au maximum) peut être assumée comme une contrainte poétique productive — presque oulipienne. Énumérer presque tous les mots en -ab dans un même poème devient un geste métalinguistique : « Après kebab nabab cab baobab / Inventons nouv-ab / Créons rab-ab / Néologismes -ab / Libres. » L'épuisement du corpus comme matière première de la création.
Elle provient quasi exclusivement d'emprunts étrangers. Kebab vient de l'arabe kabāb via le turc. Nabab vient de l'hindi nawwāb, lui-même de l'arabe. Cab vient de l'anglais (abréviation du français cabriolet). Baobab vient de l'arabe via les langues africaines. La productivité moderne est nulle : -ab est entièrement fossilisé sur ses emprunts historiques.
Deux raisons convergent. Morphologiquement, -ab n'est pas un suffixe productif en français natif — tous les mots en -ab sont des emprunts isolés, non des formations françaises. Phonologiquement, le français préfère les consonnes occlusives sourdes finales ([p], [t], [k]) aux sonores ([b], [d], [g]) — la terminaison [ab] va à l'encontre de cette tendance. Résultat : un corpus figé sur quelques emprunts historiques précieux.
Trois stratégies : assumer l'épuisement du corpus comme geste poétique (énumérer quasi-tous les mots en -ab dans un même poème) ; espacer drastiquement les occurrences pour que chaque -ab soit un événement ; créer des néologismes ludiques en -ab dans un registre métalinguistique ou humoristique.
La terminaison -ab incarne la façon dont le français absorbe le monde en conservant les traces de chaque rencontre. Un corpus de quatre mots — le fast-food oriental (kebab), le prince indien (nabab), le taxi anglais (cab), l'arbre africain (baobab) — dit à lui seul quatre siècles de contacts entre la France et le monde arabe, indien, anglophone et africain.
Du kebab au nabab, du cab au baobab — chaque rime en -ab ouvre une fenêtre sur des possibilités expressives denses, exotiques et cosmopolites, faisant de cette terminaison l'une des plus précieuses et des plus rares de la langue française.
