President – Conclave OST (Volker Bertelmann) : signification et analyse musicale
Il n'y a pas de paroles dans President. Pas un mot. Et pourtant ce morceau dit plus long sur le pouvoir, l'ambition et la fragilité des institutions que bien des textes chantés. Extrait de la bande originale de Conclave, le film d'Edward Berger sorti en 2024, ce titre instrumental illustre la capacité de Volker Bertelmann à faire parler le silence — et à transformer les cordes d'un orchestre en radiographie de l'âme humaine confrontée à ses propres contradictions.
Contexte et genèse : un compositeur face au Vatican
Conclave est un thriller politique situé au cœur du Vatican, durant le processus de désignation d'un nouveau pape. Le film réunit Ralph Fiennes, Stanley Tucci et John Lithgow dans un huis clos tendu, où les tractations secrètes, les trahisons et les ambitions personnelles se dissimulent derrière des habits de cardinal. Pour composer sa bande originale, Edward Berger fait de nouveau appel à Volker Bertelmann — connu également sous le nom de scène Hauschka — avec qui il avait collaboré sur À l'Ouest rien de nouveau, pour lequel le compositeur avait remporté l'Oscar de la meilleure musique originale en 2023.
Bertelmann a abordé ce projet avec une contrainte claire : éviter à tout prix la musique ecclésiastique ou classique attendue. Il a opté pour des instruments rares — notamment le Cristal Baschet, une invention de 1952 faite de tiges de verre accordées — pour créer une sonorité qui soit « similaire mais différente », selon ses propres mots, aux références sonores naturellement associées au Vatican. President s'inscrit dans cette démarche : une musique de pouvoir qui ne ressemble pas à ce qu'on attendrait d'elle.
Analyse musicale : la grammaire du pouvoir en sons
L'instabilité comme signature
Bertelmann a conçu sa partition pour Conclave autour d'un concept central : l'instabilité. Pour refléter les alliances fragiles entre les cardinaux et l'incertitude du processus électoral, il a volontairement intégré des polyrhythmes — des triolets contre des croches ou des doubles-croches — qui créent une sensation de décalage, de terrain qui se dérobe. Dans President, cet effet est particulièrement perceptible : on perçoit une pulsation qui semble toujours sur le point de se stabiliser sans jamais tout à fait y parvenir. C'est musicalement le sentiment de celui qui veut le pouvoir mais ne sait pas s'il l'obtiendra.
Les cordes comme arme dramatique
L'orchestre de cordes est au cœur de la partition de Bertelmann pour ce film. Dans President, les cordes grincent, tourbillonnent, se découpent en couches qui semblent parfois s'opposer entre elles avant de converger vers des accords denses et pesants. Bertelmann a demandé aux instrumentistes du London Contemporary Orchestra d'utiliser une technique dite de « bowing ricochet » — un archet qui rebondit sur les cordes de façon saccadée — pour produire des sons à la fois précis et animaux. Cette rugosité voulue dit quelque chose d'essentiel sur le propos du film : sous le vernis des cérémonies religieuses, quelque chose de tribal et de presque violent se joue.
Les accidents comme vérité
Le compositeur a également intégré ce qu'il appelle des « accidents » dans sa musique — des sons aléatoires, des craquements, des imperfections délibérément insérées dans la partition pour créer une sensation d'incertitude. Cette décision formelle n'est pas un caprice esthétique : elle est une déclaration de sens. Un conclave — comme toute élection au pouvoir — est un processus censé être organisé, solide, codifié. Mais sous les règles se cachent des failles, des imprévus, des forces que personne ne contrôle vraiment. La musique dit ce que le film montre.
La tension entre grandeur et fragilité
Ce qui rend President particulièrement saisissant, c'est l'alternance entre des moments de majesté orchestrale — ces grandes montées de cordes qui semblent vouloir toucher quelque chose d'absolu — et des passages presque dépouillés, où l'arrangement se réduit à une ligne fragile, exposée. Cette oscillation traduit le paradoxe central du film : ceux qui aspirent au plus haut pouvoir de l'Église catholique sont aussi des hommes faillibles, doutants, traversés par des peurs très humaines. La grandeur et la fragilité cohabitent dans chaque mesure.
Structure et production : l'artisanat de l'ombre
La bande originale de Conclave a été enregistrée avec le London Contemporary Orchestra et le Budapest Art Orchestra, sous la direction respective de Robert Ames et Peter Pejtsik. Ce choix d'orchestres associés à la musique contemporaine plutôt qu'à la tradition hollywoodienne classique est significatif : Bertelmann voulait une exécution capable d'embrasser l'ambiguïté de sa partition, ces moments où la partition hésite entre le beau et l'inquiétant.
La post-production du son a permis d'ajouter des manipulations électroniques subtiles sur certaines pistes — non pour moderniser superficiellement le score, mais pour amplifier cette sensation de quelque chose qui se dérègle imperceptiblement. Dans President, on perçoit cette couche additionnelle comme une légère distorsion de la réalité sonore — un voile très fin sur ce qui devrait être transparent.
Impact culturel : un score qui a pesé dans la course aux Oscars
La bande originale de Conclave a été nommée aux Oscars 2025 dans la catégorie Meilleure musique originale, aux BAFTA Awards dans la catégorie Meilleure musique originale, ainsi qu'aux Golden Globes dans la même catégorie. Cette reconnaissance témoigne de la façon dont le score a été perçu comme partie intégrante du film, et non comme un simple accompagnement. Les critiques ont unanimement salué sa capacité à renforcer la tension dramatique sans jamais écraser les performances des acteurs.
Le score a également relancé l'intérêt pour le travail de Bertelmann en dehors des cercles de passionnés de musique de film, notamment en France où Conclave a été très bien accueilli. President circule sur les playlists de musique de travail et de concentration, preuve que la musique instrumentale de qualité trouve toujours un public au-delà de son contexte d'origine.
Le message central : la musique comme miroir du pouvoir
Ce que President dit sans un seul mot, c'est que le pouvoir — quel qu'il soit, religieux ou politique — est fondamentalement instable, fondamentalement humain. La grandeur des institutions n'est que de la pierre et de la cérémonie ; ce qui se passe à l'intérieur relève de la même matière fragile dont sont faites toutes les décisions humaines. Bertelmann n'a pas composé une musique qui célèbre l'Église : il a composé une musique qui l'observe, avec une précision clinique et une empathie lucide. C'est cette honnêteté sonore qui fait de ce score une œuvre qui dépasse son film.
FAQ : questions essentielles sur President et le Conclave OST
Pourquoi le score de Conclave évite-t-il délibérément la musique religieuse classique ?
Bertelmann et Berger ont fait le choix conscient de ne pas tomber dans le piège de la musique attendue — grégorien, orgue, chœurs sacrés. Ce serait, expliquait le compositeur, confondre le décor avec le sujet. Conclave n'est pas un film sur la foi : c'est un film sur le pouvoir, l'ambition et les compromis que les hommes font avec leurs principes. Une musique trop ecclésiastique aurait suturée la réflexion critique au lieu de l'ouvrir. En choisissant des instruments inhabituels et des techniques contemporaines, Bertelmann crée une distance critique qui permet au spectateur de voir clairement ce qui se passe sous les habits de cardinal.
Qu'est-ce que le Cristal Baschet et pourquoi Bertelmann l'a-t-il choisi pour ce film ?
Le Cristal Baschet est un instrument inventé en 1952 par les frères Bernard et François Baschet, composé de tiges de verre accordées que l'on fait vibrer par frottement. Son son est à la fois cristallin et légèrement inquiétant — proche de certains sons d'orgue, mais avec une impureté, une imperfection intrinsèque qui le distingue. Pour Bertelmann, c'était l'instrument parfait pour un film sur le Vatican : quelque chose qui ressemble à la musique sacrée, mais qui n'en est pas tout à fait. Ce « similaire mais différent » est au cœur de toute la démarche compositionnelle du score.
En quoi ce score illustre-t-il une évolution dans la musique de film contemporaine ?
Le score de Conclave représente une tendance forte dans la musique de film des années 2020 : le refus de la musique illustrative au profit d'une musique qui crée une expérience émotionnelle autonome, parfois en contradiction avec ce que montre l'image. Plutôt que de souligner l'émotion visible, Bertelmann creuse ce qui est invisible — la tension interne des personnages, leurs doutes non exprimés, la fissure entre apparence et réalité. C'est cette ambition qui distingue les grands scores contemporains des simples accompagnements, et qui explique pourquoi la musique de film peut désormais s'écouter indépendamment de son contexte cinématographique.

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