La terminaison en -as [ɑ] est l'une des plus riches et des plus amples du français contemporain. Elle traverse des registres extraordinairement variés : les anatomies corporelles (bras), les mouvements et positions (pas, bas, ras), les nourritures partagées (repas), les désordres sonores et mentaux (fracas, fatras, tracas), les gênes relationnelles (embarras), les espaces contrastés (galetas, palais). Une terminaison qui dit la vie ordinaire dans toute sa complexité.
Sur le plan phonétique, [ɑ] est la voyelle ouverte postérieure du français — légèrement plus grave et plus arrondie que le [a] antérieur. Produite avec la langue reculée et la bouche largement ouverte, elle offre un timbre particulièrement ample et résonnant. Le s final, muet en position isolée, se prononce en liaison (bras ouverts se dit [bʁɑz uvɛʁ]), ajoutant une fluidité aux enchaînements.
L'un des atouts poétiques les plus précieux de la terminaison -as est la coexistence de trois mots expressifs qui forment une progression naturelle : tas (accumulation informe), fatras (désordre confus d'objets ou d'idées) et fracas (bruit violent produit par un choc). Cette progression dit le chaos dans ses trois stades — la quantité, puis le désordre, puis le bruit que ce désordre produit. À cela s'ajoutent les tracas (les soucis qui préoccupent) et l'embarras (la gêne relationnelle) — le chaos intérieur qui répond au chaos extérieur.
Bras vient du latin bracchium (bras, avant-bras), lui-même emprunté au grec brakhion. Pas vient du latin passum (enjambée), de pandere (étendre). Repas vient du latin repasum (repos, action de reprendre des forces), de re- + pausare (s'arrêter) — manger, c'est étymologiquement faire une pause pour reprendre des forces. Fracas vient de l'italien fracassare (briser avec grand bruit), composé de fra- (intensité) + cassare (casser). Embarras vient de barre (obstacle) — être embarrassé, c'est avoir une barre en travers du chemin. Fatras vient du latin farcire (farcir, bourrer de choses).
Du latin bracchium, du grec brakhion. Le bras est à la fois le membre du corps (anatomie), le prolongement en forme de bras de tout outil ou meuble (bras de grue, bras de fauteuil, bras de levier), et la force ou l'aide (bras armé = force exécutrice, bras droit = collaborateur principal). L'expression « les bras m'en tombent » dit la stupéfaction qui paralyse. « À bras ouverts » dit l'accueil chaleureux. « Bras dessus bras dessous » dit la bonne entente physiquement manifeste.
Du latin repasum (repos alimentaire). Le repas est à la fois la prise alimentaire structurée et le rituel social de cohésion. Le repas gastronomique français est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2010 — signe que manger ensemble est reconnu comme pratique culturelle fondamentale. Étymologiquement, le repas dit la pause qui restaure — re-pausare : s'arrêter à nouveau, reprendre son souffle et ses forces.
De l'italien fracassare (briser bruyamment). Le fracas est le son de la rupture — ce que fait entendre quelque chose qui casse avec violence. Il peut être acoustique (le fracas du tonnerre, le fracas des vagues) ou métaphorique (partir en fracas = s'en aller de façon spectaculaire et remarquée). L'expression « avec fracas » dit à la fois la violence et la visibilité du geste.
Bras : membre supérieur du corps ; force et aide.
Pas : enjambée, mouvement — mais aussi la négation (la même orthographe dit à la fois l'avancée et l'absence). Bas : position inférieure ; vêtement couvrant la jambe ; adjectif qualifiant ce qui est peu élevé. Ras : très court, rasant le sol ; préposition dans à ras de.
Repas : prise alimentaire structurée, moment social. Palais : voûte buccale, siège du goût — mais aussi grande demeure.
Tas : amas, accumulation informe. Fatras : ensemble confus d'objets ou d'idées mêlés. Fracas : bruit violent produit par un choc ou une rupture. Tracas : souci, ennui qui préoccupe et agite l'esprit.
Embarras : gêne, perplexité, situation difficile — la barre qui bloque le chemin.
Galetas : mansarde, logement misérable sous les toits. Cabas : sac à provisions souple et ample.
Lilas : arbuste aux fleurs mauves parfumées, symbole du printemps. Trépas : (littéraire) mort, décès. Canevas : toile de fond ; plan d'un texte ou d'un discours.
B : bas, bras — C : cabas, canevas — E : embarras — F : fatras, fracas — G : galetas — L : lilas — P : palais, pas — R : ras, repas — T : tas, tracas, trépas
Bras est le mot le plus corporel et le plus relationnel du corpus. Il dit à la fois l'étreinte qui protège et la force qui agit. « Dans ses bras / Pas de fracas / Juste repas / Partagé / Loin des tracas. » L'étreinte comme refuge face au monde agité — le bras qui entoure efface les bruits et les soucis. La force laborieuse : « Les bras / Du travail / Pas de fracas / Ni palais — / Juste tas / De jours / Repas / Simples / Bras / Tendus / Toujours. »
Repas est le mot de la convivialité et du rituel partagé. « Le repas / Sans fracas / Bras / À bras / L'embarras / Du choix / Palais / Comblé / Tracas / Oublié. » Le repas suspend le monde — le fracas s'arrête, les tracas s'effacent. Son absence est tout aussi expressive : « Pas de repas / Ce soir — / Fracas / De l'estomac vide / Bras / Pendants / Fatras / De pensées. »
Le trio fracas / fatras / tracas forme une progression naturelle du chaos extérieur vers le chaos intérieur. Les utiliser ensemble crée un effet d'accumulation expressive. « Le fracas / Du fatras / Mental — / Tracas / Sur tracas / Bras / Inutiles / Face / À l'embarras / Quotidien. » Et son contraire, la paix retrouvée : « Après fracas / Après fatras / Après tracas / Le repas / Les bras / Ouverts / Pas à pas / Vers paix. »
Pas est le mot le plus ambigu du corpus : le même mot dit l'enjambée (avancer) et la négation (ne pas). Ce double sens est une ressource poétique rare. « Un pas / Vers bras / Tendus / Pas / De fracas / Pas / De tracas — / Juste repas / D'amour. » La progression vers l'autre en éliminant les obstacles. Et l'immobilité : « Pas un pas — / Bras croisés / Fracas / Alentour. »
La paire galetas / palais offre l'un des contrastes sociaux les plus directs de la langue française — le grenier misérable et la demeure somptueuse, réunis par la même rime. « Du galetas / Au palais — / Même bras / Même pas / Même repas / Différent / Même fracas / Du cœur / Même tracas / De l'âme — / Même fatras / Humain. » L'égalité de l'intériorité face aux inégalités matérielles : les corps souffrent et aiment de la même façon sous tous les toits.
Elle provient de sources latines et italiennes diverses. Bras vient du latin bracchium. Pas vient du latin passum. Repas vient du latin repasum (repos alimentaire). Fracas vient de l'italien fracassare (briser bruyamment). Embarras vient de barre (obstacle). La productivité moderne est élevée : -as termine des centaines de mots couvrant des registres corporels, sociaux, sonores et spatiaux.
En position isolée, le s final est muet : bras se prononce [bʁɑ]. Mais il se prononce en liaison devant voyelle : bras ouverts donne [bʁɑz uvɛʁ]. Pour le poète, cette liaison en [z] devant voyelle enrichit les enchaînements sonores et crée des glissements fluides entre mots.
Alterner les catégories : corporelle (bras), mobile (pas, bas, ras), nourricière (repas), désordonnée (tas, fatras, fracas, tracas), relationnelle (embarras), spatiale (galetas, palais), littéraire (lilas, trépas, canevas). Exploiter la polysémie de pas (mouvement + négation), bas (position + vêtement + adjectif), palais (bouche + goût + demeure).
La terminaison -as incarne la vie ordinaire dans toute sa richesse : les bras qui serrent ou qui travaillent, les pas qui avancent ou qui hésitent, les repas qui réunissent ou qui manquent, le fracas du monde qui déborde en fatras et tracas. Des espaces contrastés — le galetas misérable et le palais doré — réunis dans la même voyelle grave et ample [ɑ].
Du bras au repas, du pas au fracas, du fatras au tracas, du galetas au palais — chaque rime en -as ouvre un passage vers des possibilités expressives corporelles, sociales et sonores, faisant de cette terminaison l'une des plus profondes et des plus humaines de la langue française.
